Troubles du comportement alimentaire : transformer l’échec en apprentissage
Dans les troubles du comportement alimentaire (TCA), une crise de boulimie, une restriction qui réapparaît, un repas évité, une prise alimentaire hyperphage ou une conduite compensatoire peuvent rapidement être interprétés comme un échec. Une petite voix vous chuchote : « J’avais réussi jusque-là, et j’ai recommencé. Je n’y arriverais jamais ! ».
Or l’approche comportementale des TCA montre que cette lecture est pourtant réductrice. Elle transforme un événement en jugement, puis parfois ce jugement en identité : j’ai échoué => donc je suis incapable = je n’y arriverai jamais = tout ce que j’avais fait avant ne compte plus.
Or, ce qui n’a pas fonctionné n’efface pas ce qui a déjà été acquis. Il apporte aussi une information nouvelle. C’est précisément sur ce principe que repose une partie importante de l’apprentissage.
L’erreur fait partie de l’apprentissage
Stanislas Dehaene, neuroscientifique, l’explique clairement : « L’erreur est la condition même de l’apprentissage. » Le cerveau apprend notamment en comparant ce qu’il avait anticipé avec ce qui s’est réellement produit. L’écart entre les deux génère un signal d’erreur qui permet d’actualiser les connaissances et d’adapter le comportement. Les travaux sur l’apprentissage par renforcement décrivent également ce mécanisme appelé d’erreur de prédiction : lorsque le résultat obtenu diffère du résultat attendu, cette différence participe à la modification des apprentissages futurs.
L’erreur n’est donc pas seulement ce qui n’a pas fonctionné. Elle permet aussi de comprendre pourquoi cela n’a pas fonctionné.
Cette distinction est essentielle dans ma prise en soins des TCA.
Une crise n’annule pas ce qui a été acquis
Après plusieurs jours, plusieurs semaines ou plusieurs mois d’amélioration, une nouvelle crise ou une prise alimentaire hyperphagique peut donner l’impression d’un retour au point de départ. Ce n’est pas exact. Ce qui a été appris auparavant n’est pas effacé. La crise peut en revanche mettre en évidence un élément qui n’avait pas encore été identifié ou suffisamment travaillé comme, par exemples :
- une restriction alimentaire devenue progressivement plus importante ;
- une faim insuffisamment prise en compte ;
- une fatigue inhabituelle ;
- une situation émotionnelle ou relationnelle particulière ;
- un excès de stress ;
- une règle alimentaire trop rigide ;
- une pensée automatique ;
- une difficulté à tolérer une émotion ;
- un besoin auquel le comportement alimentaire continue de répondre.
La question utile n’est donc pas : « Pourquoi ai-je encore échoué ? »
mais : « Qu’est-ce que cet épisode permet de comprendre ? » La différence est d’une importance capitale.
Il ne s’agit pas de considérer une crise, une restriction, un comportement compensatoire ou une rechute comme souhaitable. Il ne s’agit pas davantage d’en minimiser les conséquences. Il s’agit de ne pas gaspiller l’information qu’elle contient et en faire un tremplin vers la guérison.
Une méta-analyse publiée en 2024 montre d’ailleurs une association importante entre comportements alimentaires perturbés, autocritique élevée et faible autocompassion. Une autre revue systématique publiée en 2025 sur l’expérience de la rechute dans les TCA retrouve la honte, la culpabilité, la perte de confiance et le sentiment d’avoir échoué. Mais les auteurs identifient également un autre aspect : « la rechute peut devenir une expérience instructive », permettant de mieux identifier les vulnérabilités restant à travailler.
Une rechute n’est donc pas anodine. Mais elle n’est pas nécessairement stérile.
Le juste tombe… et se relève
Cette conception du changement trouve également un écho intéressant dans la Bible. Non parce que la Bible serait un ouvrage de psychologie ou un manuel thérapeutique des TCA. Elle ne l’est évidemment pas. Mais par sa richesse théologique.
En ce sens, une crise de boulimie, une restriction alimentaire ou une autre manifestation d’un TCA ne doit pas être assimilée à une faute morale ou à un péché. En revanche, la Bible présente constamment l’être humain comme faillible, imparfait, capable de tomber, de se tromper, de changer et… de recommencer jusqu’à la réussite.
Dans Proverbes 24:16, il est écrit : « Car sept fois le juste tombe, et il se relève. » Ainsi, le texte ne dit pas que le juste ne tombe pas. Au contraire, il tombe. Cependant, ce qui le caractérise ici est qu’« il se relève. »
La différence est considérable. La perfection consisterait à ne jamais tomber. Or la perfection n’est pas de ce monde. Le cheminement consiste à se relever chaque fois que cela devient nécessaire.
La faiblesse ne supprime pas la valeur de la personne
Paul rapporte cette parole du Seigneur, en 2 Corinthiens 12:9 : « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse. » Il ne s’agit évidemment pas d’assimiler « l’écharde » dont parle Paul à un trouble du comportement alimentaire. Le rapprochement est théologique : la faiblesse n’exclut ni la relation à Dieu, ni la valeur de la personne, ni la possibilité de continuer à avancer.
Cette conception entre directement en tension avec certaines logiques fréquemment rencontrées dans les TCA :
- « Je serai acceptable lorsque je contrôlerai parfaitement mon alimentation.
- Je serai satisfait lorsque mon corps correspondra enfin à ce que j’attends de lui.
- Je pourrai être fier de moi lorsque je ne ferai plus jamais de crise.
- Je serai à la hauteur lorsque je serai enfin suffisamment discipliné. »
La grâce chrétienne fonctionne autrement. La valeur de la personne n’est pas la récompense obtenue après avoir réussi. Elle existe avant.
Reconnaître ce qui ne fonctionne pas sans se condamner
Paul écrit également : « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. En effet, la loi de l’esprit de vie en Jésus Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort. » (Romains 8:1-2)
L’absence de condamnation ne signifie pas absence de discernement. Bien au contraire. Il devient possible de regarder lucidement ce qui s’est produit sans réduire la personne à son comportement, sans se réduire à notre comportement. Cette distinction rejoint celle qui existe entre culpabilité et honte, et pourrait se résumer à : « Je suis le problème » alors que la réalité est différente.
Des travaux en psychologie des religions et en théologie pratique montrent combien la honte et la culpabilité peuvent atteindre l’identité, favoriser le retrait et empêcher la mise en mots de ce qui s’est produit. Les notions de grâce, de pardon, d’acceptation et de compassion peuvent au contraire contribuer à dissocier l’identité de la personne de ses erreurs ou de ses faiblesses.
Dans les TCA également, cacher une crise par honte ne permet généralement pas de mieux la comprendre. Pouvoir en parler permet au contraire de l’analyser. Ce qui est regardé peut être travaillé.
Pierre : un échec majeur qui ne devient pas une identité
Pierre affirme à Jésus qu’il lui restera fidèle coûte que coûte. Or quelques heures plus tard, il le renie trois fois avant que le coq ne chante. Son comportement est exactement l’inverse de ce qu’il avait annoncé et de ce qu’il croyait comme acquis. Pourtant, l’histoire de Pierre ne s’arrête pas à cet épisode.
Dans Jean 21, Jésus ne nie pas ce qui s’est passé. Il ne fait pas non plus comme si cela n’avait aucune importance. Mais il ne réduit pas Pierre à son reniement. Par trois fois, le Christ lui demande : « M’aimes-tu ? » En répondant positivement, Jésus lui dit : « Pais mes agneaux » et « Pais mes brebis ». Il lui accorde donc sa confiance et un ministère éloquent.
Nous pouvons déduire que l’échec existe. Mais il ne constitue pas le dernier mot de son histoire.
David : reconnaître la faute et poursuivre sa relation avec Dieu
L’exemple de David demande davantage de prudence car certaines de ses fautes sont graves et ont des conséquences importantes. La Bible ne les banalise pas. Le repentir ne consiste pas à transformer une faute en expérience positive ou à supprimer ses conséquences. Mais David peut reconnaître ce qui s’est produit, se repentir et poursuivre son histoire.
Le Psaume 51 exprime précisément cette demande de restauration. Il existe ici une distinction importante : apprendre d’un échec ne signifie pas que cet échec était nécessaire ou souhaitable. Cela signifie qu’une nouvelle orientation reste possible après lui. Dans les TCA également, ce qui a été vécu explique une partie de la situation présente.
Cela ne signifie pas que la suite soit déjà écrite. La foi peut constituer une ressource : espérance, sens, identité ne se réduisant pas au trouble et expérience de la grâce.
La grâce n’est pas la résignation
La théologie de la grâce dit que la personne n’a pas à réussir pour mériter d’être aimée. Pour autant, la grâce ne signifie pas : « Peu importe ce que je fais. » Elle permet plutôt de passer de : « Je dois réussir pour avoir de la valeur » à : « Ce qui vient de se produire ne supprime pas ma valeur. Je peux donc l’examiner et continuer à travailler. »
Accepter la personne ne signifie pas accepter le trouble. Reconnaître une faiblesse ne signifie pas renoncer à progresser. Se montrer moins condamnant envers soi-même ne signifie pas renoncer aux changements nécessaires.
Les recherches sur l’autocompassion rejoignent en partie cette distinction. L’autocritique et la honte sont fortement associées à la psychopathologie alimentaire, tandis que les interventions fondées sur la compassion sont étudiées comme outils complémentaires dans la prise en charge des TCA.
Grâce chrétienne et autocompassion ne sont évidemment pas des concepts interchangeables.
Mais elles permettent d’interroger une même confusion : « pourquoi ce que je fais devrait-il définir ce que je suis ? »
Dans un TCA, le succès n’est pas la perfection
Il reste enfin à définir ce que signifie « réussir ». Si réussir signifie ne plus jamais avoir de difficulté, ne plus jamais ressentir d’envie de crise, ne plus jamais se restreindre, ne plus jamais avoir peur d’un aliment ou ne plus jamais revenir momentanément à un ancien comportement fusse-t-il compensatoire, l’objectif devient lui-même perfectionniste.
Le succès peut être beaucoup plus concret, comme demander de l’aide. C’est le premier pas.
Parler de ses échecs permet également de sortir de la honte et de l’illusion selon laquelle les autres réussiraient sans difficulté. Nous sommes tous faits de forces et de faiblesses. Et nous apprenons aussi à partir de ce qui ne fonctionne pas.
L’enjeu n’est donc pas de parvenir à ne plus jamais échouer. L’enjeu est d’apprendre de ce qui n’a pas fonctionné, d’ajuster, puis de recommencer.
Dans les TCA, les « échecs » ne sont alors plus nécessairement l’opposé du succès. Ils peuvent devenir des entraînements vers le succès.
Bibliographie
Rosier F. « L’erreur est la condition même de l’apprentissage ». Entretien avec Stanislas Dehaene. Le Temps, 14 septembre 2018.
https://www.letemps.ch/sciences/sciences-de-la-vie/lerreur-condition-meme-lapprentissage
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